''Laissez-moi passer! Je vais le voir, et dussé-je en passant vous laisser une partie de mon corps sur votre couteau, plusieurs de mes os cassés, brisés, moulus, à cette partie de mon corps, pourvu qu'il m'en reste assez pour pouvoir porter mon coeur sur celui de mon amant; pourvu que j'aie encore à donner un souffle à son baiser, un sourire à sa bouche, un regard à ses yeux, une larme à son âme; eh bien! Que mon sang coule après sous la pointe de votre arme; que ma chair se sépare et s'épanche sous son tranchant, peu m'importe, voyez-vous, peu m'importe! Mais par grâce, mon dieu! Que j'aille le voir, que j'aille au paradis du ciel! Je vais donc le regarder, lui parler, l'entendre, le toucher! Oui, j'aurai tout cela. Ma voix se mêlera à la sienne; mais la sienne est plus douce mille fois. Oh, si vous l'entendiez, vraiment il me fait mourrir avec les mots de son coeur, vraiment. Vous ne pouvez penser comment il dit ''Je t'aime!'' Non, car il ne le dit pas souvent et je l'entends sans cesse. Le soleil échauffe les veines de la terre, lui calcine les miennes. Mon dieu! Comment veux-je donc raconter ce que j'éprouve? Je suis bien embarrassée. Il y a quelque chose, quand il est là, de tout transparent, de tout illuminé, de tout suave, qui réjouit, qui étonne, qui accable. J'entends des sons qui mordent d'abord l'oreille, puis la caressent ensuite, puis l'enveloppent de mélodie. J'entends des baisers, cet argent des lèvres, qui sonnent tout autour de moi; puis des cris qui commencent, suivent, s'enflent, ondulent et s'en vont en s'éteignant. Est-ce là ce que j'éprouve, ce que j'entends, ce que je vois? Non, ce ne peut être encore cela. Parfois des images, à minces feuillés d'or. semblent passer sur ma tête; des tourbillons d'esprits, avec des ailes qui ne font ombre nulle part, viennent effleurer mon visage; des rubans, à nuances d'un nombre infini, se déroulent, s'épanchent, se froissent, brillent et tombent je ne sais ou; un génie que Dieu seul connaît et envoie m'entoure d'une impulsion qui tantôt me heurte, me retient, me rend froide, me ranime, me fond. C'est comme si je recevais trois ou quatre fois la vie, trois ou quatre fois la mort.''
Déja je ne m'occupais plus de rien; déja je ne ressemblais plus qu'a une machine encore un peu mobile. J'étais inquiète, haletante, entourée de frissons, car j'attendais et personne ne venait. Nous n'entreprendrons pas de dire ce que je ressentis pendant une heure, en ne voyant personne arriver; ce serait aussi difficile à raconter que le monde à refaire. Je croyais seulement qu'une lourde fumée m'étouffait, que des dents me rongeaient, que des cordes de feu serraient mon coeur, que je me débattais, que je languissais, et que je me mourrais sous quelque chose d'affreux. Je finis par partir; de plus en plus souffrante, j'en vint à me dire ''Oh! S'il était mort! S'il allait être mort!'' Et je courus, je courus, et tomba sur mon amant, mort.
Le lendemain, à la même heure, je m'enlevais la vie là ou j'étais tombée.